Moins charismatique que le populaire maire d'Istanbul Ekrem Imamoglu, mais orateur et tribun efficace, Özgür Özel, président du premier parti d'opposition en Turquie, en est devenu la figure de proue depuis l'arrestation de l'édile stambouliote.
Dès le soir du 19 mars, le quinquagénaire qui doit être reconduit dimanche à la tête du Parti républicain du peuple (CHP, social-démocrate) galvanise la foule venue protester devant l'hôtel de ville d'Istanbul contre l'interpellation quelques heures plus tôt du maire, à cinq jours de son investiture comme candidat du parti à la prochaine présidentielle.
Dénonçant un "coup d'Etat", Özgür Özel entraîne une semaine durant des dizaines de milliers de gens dans les rues d'Istanbul, d'Ankara, la capitale, et de nombreuses villes du pays.
"Gouvernement, démission!", "Nous allons renverser le sultan!": chaque soir, les manifestants bravent les gaz lacrymogènes de la police devant la mairie d'Istanbul où il rugit de sa voix rauque.
Le 29 mars, ils déferlent par centaines de milliers sur la rive asiatique de la métropole pour un meeting géant. Le CHP revendique plus de deux millions de participants.
A 50 ans, la cote du pharmacien explose.
Özgür Özel a été élu à la tête du parti en novembre 2023, quelques mois après l'échec du CHP à la présidentielle.
- Kémaliste traditionnel -
Né le 21 septembre 1974 à Manisa, près d'Izmir, la troisième ville du pays sur la côte égéenne (ouest), ce fils de professeurs suit des études de pharmacie et prend rapidement la tête de l'association des pharmaciens de Turquie, avant de se lancer en politique.
En 2011, il est élu député CHP de Manisa, un poste qu'il a conservé depuis. "Cette partie égéenne du pays est la racine traditionnelle du kémalisme, laïque. En ce sens, (Özgür Özel) est très proche de la base du CHP et connaît très bien le parti", relève Berk Esen, professeur de sciences politiques à l'université Sabanci, à Istanbul.
Özel prend rapidement la tête du groupe CHP au parlement, où son franc-parler et son expression directe et incisive le font remarquer.
"Ce n'est peut-être pas un orateur charismatique, mais il est éloquent, articulé, très critique envers le gouvernement et cette stratégie fonctionne", reprend Berk Esen.
Après avoir conquis Istanbul en 2019, une prise de guerre face à l'AKP au pouvoir, le CHP perd la présidentielle de mai 2023, privé de son champion Ekrem Imamoglu, menacé d'une peine de prison pour "insulte" aux membres du Haut comité électoral.
Cette défaite face au président sortant Erdogan, au pouvoir depuis deux décennies, plonge le CHP dans la crise. Six mois plus tard, le congrès du parti porte Özel à sa tête en remplacement du prudent Kemal Kiliçdaroglu, issu de la minorité alévie, candidat malheureux à la présidence.
Elu avec le soutien du poids lourd du CHP Ekrem Imamoglu, Özgür Özel, laïc mais sunnite, annonce vouloir "ouvrir la porte à un nouveau climat politique" en Turquie et rajeunit les cadres du parti.
- Division des tâches -
"Les deux hommes se partagent la tâche: Imamoglu se prépare pour la présidence, Özel tient le parti et le groupe parlementaire", résume l'avocat Ahmet Kiraz, proche du CHP. "Les deux hommes avancent ensemble avec une même vision du pouvoir, qui prévoit un rôle renforcé du parlement".
Quelques mois plus tard, le parti remporte une victoire retentissante aux élections municipales de mars 2024, conservant Istanbul et la capitale et conquérant des capitales provinciales d'Anatolie jusqu'alors chasses gardées d'Erdogan et de son parti.
Depuis, le CHP et ses dirigeants sont dans le viseur de la justice, jusqu'à l'arrestation du maire d'Istanbul.
Les observateurs jugent "prématuré" d'envisager une candidature d'Özgür Özel à la présidence. Mais "si Ekrem Imamoglu devait être empêché, il sera le mieux placé. Il a la stature pour être un candidat de secours. Il sait rassembler", assure M. Kiraz.
"Jusqu'à présent, il a très bien défendu le parti contre les interventions judiciaires d'Erdogan", juge Berk Esen qui le voit "devenir un homme politique tout à fait redoutable".
F.Claes--LCdB